• Ewa Staub

Pourquoi habiter au Vallon, volet 2.


Pierre-Yves. (Prénom fictif de la personne que tout Vallonnier, entre Brot-Dessus et St-Sulpice, saura immédiatement reconnaitre).

Depuis tout petit (donc depuis sacrément longtemps), il a été sélectionné par la vie pour un entraînement hard-core. Il a dû vite apprendre à faire le maximum avec le minimum. Si c'était une matière enseignée à l'école, Pierre-Yves aurait été le premier de la classe. Mais non. Ce n'est pas une matière scolaire donc il a plutôt été considéré comme un cancre. En fait, je n'en sais rien, nous n'en avons jamais parlé. Pierre-Yves se mangerait plutôt un bras avant de se plaindre. En tout cas, on a toutes les raisons de croire que le système scolaire ne l'a pas trop complimenté, ni soutenu, ni encouragé. Puisque c'était comme ça, Pierre-Yves a appris à se soutenir tout seul, et, accessoirement, soutenir les autres. Au fil des années, il me semble, cette hiérarchie s'est inversée: je le vois savoir beaucoup mieux soutenir les autres que lui-même. Une antithèse de Narcisse, on dirait. Il n'était pas sur sa liste des priorités d'apprendre l'art de la dialectique, lire du Schopenhauer ou maîtriser les stratégies du management et des relations publiques. L'échange avec Pierre-Yves reste simple - et en même temps passionnant. --- Exemple, au jardin: - Ewa! Est-ce que je coupe des orties sur le talus? - Non Pierre-Yves, coupe seulement autour, je m'occupe du talus (longue explication existentielle du pourquoi c'est moi qui fait le talus, suivi d'un regard interdit de Pierre-Yves) - D'accord, mais alors je coupe ou je ne coupe pas?... - Non, tu ne coupes pas, parce que... (la même explication en raccourci) - Ah. (Court silence). Alors tu veux que je coupe ou pas? - Non, coupe pas (je laisse tomber mes élucubrations). - Bon, d'accord, je coupe pas maintenant. (Court silence). ...Alors je coupe quand?... (Je ferme les yeux et je refais mon bilan d'énergie à y mettre). - OK Pierre-Yves. Coupe, vas-y. - Ah ben voilà! Fallait juste le dire. ---- Bref. L'échange avec Pierre Yves est d'habitude simple, parfois palpitant, et le travail qui en résulte est impeccable (et on s'en fout du talus). Toutefois, il n'a pas d'outils qui lui permettraient d'exprimer quand il trouve des choses injustes et de négocier un brin, avant de s'énerver. Du coup il a la réputation de quelqu'un qui s'énerve facilement. Non, il s'énerve pas facilement. Il s'en interdit tellement qu'il choisit de s'anesthésier un brin avec un verre de rouge ou une bière. Du coup, il a la réputation de quelqu'un qui boit. Boisson ou pas, Pierre-Yves est le premier à se lever les matins d'hiver pour déneiger le village et à donner tous les coups de main nécessaires. Et puisque, comme on a dit, il a appris à faire le maximum avec le minimum, on est (je suis) toujours surpris(e) par la qualité et la rapidité de ce qu'il fait. --- Tout comme Pierre-Yves, j'ai un peu le caractère de cochon (pour des raisons moins bonnes que lui). Il nous arrive facilement de nous fâcher à mort et pour toujours. Après le premier "toujours", quand il est parti de mon jardin en hurlant, je me suis dit (un peu bizarrement): "fichtre; il ne m'apportera plus les restes de sa viande aux chiens; quel gaspillage." Le lendemain matin, quand j'ai sorti les chiens, les os étaient posés vers l'entrée. --- J'ai une imagination d'une jeune pensionnaire. J'aime penser que Pierre-Yves est un prince ensorcelé qui doit subir (dignement) un mauvais sort. Et qu'un jour, pendant qu'il sera en plein apéro avec ses potes, ils verront une carrosse, ou mieux, une Rolls-Royce Ghost avec chauffeur, suivie de deux Bentley avec les gardes du corps, s'arrêter devant le Café de l'Ours. Un majordome descendra d'une des Bentley, s'approchera de Pierre-Yves et dira avec révérence: "Votre Majesté, votre mission est accomplie." A ce moment, la vieille chemise à carreaux tombera du dos de Pierre-Yves et on le verra avec ses habits de prince, dos droit, œil volontaire et sourire rayonnant. Il sera la pince de tout le monde, règlera les tournées pour une année à l'avance, et s'en ira pour toujours. Des années passeront au Vallon. Les mamans raconteront aux enfants qu'il y avait un prince ensorcelé qui vivait ici, il y a très longtemps. Et que la légende familiale raconte que l'arrière-grand-père lui a payé un verre, une fois, à l'Ours. Et le petit le racontera fièrement aux copains à l'école le lendemain.

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