• Ewa Staub

Les memes rose-pastel


On est presque tous sur les médias sociaux. Nos amis aussi. Ce qui fait que tous les jours on fait défiler devant nos yeux sans défense des memes (sur le fond rose pastel par exemple) qui nous disent que, et à quel point, c’est chouette de s’entourer des gens gentils et à quel point c’est encore plus chouette de couper les relations toxiques. Selon le public cible il y a des petites spécialités, comme la signature de Paolo Coelho, mention des ondes positives, un chaton ou une galaxie, et pour ceux qui jouent dans la ligue A, on casera le mot « quantique[i]* »

Eh ben, en effet. Le contraire serait fâcheux. Qui mettrait un « like » sous un meme qui nous vend que c’est top de couper les ponts avec nos amis et garder le lien uniquement avec ceux qui nous irritent ou nous agressent. Alors on regarde un joli meme, on a chaud au cœur, on « like » et on sent notre pensée se formater selon ce modèle rose-pastel (par exemple) : « Je ne me laisserai plus plomber par ceux qui ne valent pas la peine ! (coucher de soleil en dessus de l’océan) Je ne me sacrifierai plus jamais pour ceux qui ne m’acceptent pas ! (chaton dans les fleurs) Je suis libre et je vais cheminer vers le bonheur ! (Voie Lactée et joli elfe) »

Pendant que nous baignons dans cette douce chaleur, le téléphone sonne. C’est :

· Notre chef qui nous demande si on a fini le dossier,

· Notre maman qui veut savoir si on a acheté son produit pour les rideaux,

· Notre conjoint qui a un empêchement de dernière minute et ne peut pas aller chercher les enfants,

· Notre voisin, pour nous dire que les mauvaises herbes de notre pelouse débordent sur la sienne.

La douce chaleur se dissipe, le soleil fait plouf, le chaton se transforme en crapaud qui avale le pauvre elfe (qui ressemble du coup à une vulgaire mouche, donc c’est moins dommage). L’irritation revient, accompagné d’un sentiment d’injustice (non, je n’ai pas bouclé le dossier, puisque je suis partie plus tôt pour acheter le produit pour maman, mais j’ai fait le demi-tour pour chercher les enfants à la place de mon conjoint qui rentrera tard, ne tondra de nouveau pas le gazon et le voisin rappellera…).

Heureusement le Facebook est là pour accueillir tout cela ; on peut y aller pour mettre le statut « débordée » (par exemple) sous lequel nos amis ajouteront plein de commentaires gentils et solidaires. Et des petits cœurs. On s’y connecte et – youpi – un autre joli meme. Un nouvel elfe qui regarde l’océan en tenant une rose et un chaton, et on peut y lire que les orages autour de nous ce n’est pas réel, la seule chose réelle ce sont les trésors dans notre cœur…

Aaaah, du coup ça va mieux !

Et ainsi de suite. Les minutes de notre vie s’écoulent dans ce clignotement rose pastel – rouge pétant, dans une bipolarité où les solutions pour que ça s’arrête (proposées par une quantité massive de médias de divertissement et de bien-être) sont les suivantes :

· Envoyer nous intentions dans le bienveillant et tout-puissant « Univers », histoire qu’il s’en occupe, lui,

· Découper les bouts des vieux magazines pour en faire… euh, je ne suis pas sûre comment ça s’appelle, mais genre « tableau de visualisation de la réussite » (ça consiste à coller les images des objets ou évènements qu’on convoite sur un bout de carton, s’asseoir devant et regarder notre œuvre, je crois[ii]),

· Même si cela ne marche pas tout à fait comme on aurait souhaité, allumer un encens et dire nos « gratitudes » à l’Univers susmentionné,

· Faire un gribouillis de deux silhouettes humaines, les unir avec des traits et ensuite couper la feuille en deux avec un ciseau pour « se débarrasser des relations toxiques[iii] »,

· S’inscrire à un cours de… j’en sais rien, mind-hopopopo-yoga-twerk-fullness, pour « éliminer le stress, développer notre personnalité, faire circuler les énergies de guérison dans notre corps, découvrir un truc sur la sensation de bien-être »,

· Et j’aurais oublié le plus important : faire un cours de CNV avec une hyène et une girafe.

Tout cela est vraiment, mais alors vraiment – chouette. On a communiqué avec l’Univers et la girafe, découpé un kilo de feuilles en deux (merci pour les arbres, non mais!), et s’est fait faucher le porte-monnaie dans le vestiaire du local de yoga.

Et quand on rentre à la maison, on voit notre conjoint devant son jeu vidéo préféré, le gazon transformé en prairie, le dossier à boucler transformé en origami par les enfants et les rideaux à laver déposés par maman qui n’a pas eu son produit.

Conscient que nous avons fait le nécessaire pour ne pas perdre notre calme – nous affichons le plus serein de sourires.

Et c’est seulement une minute après que nous entendons le terrifiant hurlement sortir de notre bouche et nous voyons le moniteur de notre mari, lancé par notre main, s’écraser contre le mur en face.

On s’est fait clairement avoir par le meme rose-pastel avec le chaton.

Est-ce que vous êtes ok pour qu’on rembobine le film pour chercher l’erreur ?


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[i] Le mot « quantique », ça le fait à tous les coups. Les moments où vous tentez de savoir ce que votre interlocuteur veut dire par là, sont d’habitude aussi intéressantes. [ii] Rien que d’y penser, ça me file l’envie de pleurer. [iii] Ce sombre rituel s’appelle « les bonhommes allumettes », me file aussi l’envie de pleurer, et me fait encore plus peur que le précédent ; alors que le tableau de visualisation nourrit surtout notre convoitise, le fait de couper physiquement ce qui circule entre deux êtres humains sans le régler face à face fait clairement penser à la bien grosse et malsaine magie noire.

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