• Ewa Staub

Impuissance apprise, mode d'emploi (2)

Mis à jour : juil. 31

Ce que notre parent à a régler avec lui-même

D’habitude c’est le fait que sa vie ne correspond pas à son projet de vie. Autrement dit, que notre parent n’a pas encore réussi à devenir tout à fait adulte* (eh oui). Loin dans le passé, il est resté coincé dans le monde de ses fantasmes et ses désirs, n’en a pas fait le deuil et pendant toute notre enfance il a tenté de les vivre à travers notre petite personne. Bien sûr, sans s’en rendre compte. Les exemples sont aussi nombreux et variés que les individus et les flocons de neige. Cela peut être la maman qui a été abandonnée par nos grands-parents et cherche en nous la garantie qu’on s’occupera toujours d’elle, puisqu’elle est si faible et malade. Une autre maman qui a avorté avant notre naissance et qui cherche dans notre regard le regard de notre grand frère jamais né. Le papa qui a rêvé, pour impressionner son papa à lui, de devenir le pilote d’avion et qui arrive à la fin de sa carrière de magasinier dépressif. Le papa qui a perdu l’amour de sa jeunesse et épousé notre maman en « deuxième choix », et qui ne peut pas pardonner à la maman de ne pas être l’élue de son cœur, et qui ne peut pas nous pardonner de ne pas être l’enfant de l’élue.

Nous avons un vaste choix de traumas et d’humiliations, à chacun de dresser le portrait de son parent.

La seule chose qui compte – ce portrait doit être lisible et nous donner la possibilité de nous en servir dans notre relation avec le parent en question. C’est-à-dire, quand notre maman nous dira la prochaine fois, avec son sempiternel lourd soupir « j’aurais tellement voulu que tu sois le professeur d’université », que nous ne nous laissions pas immédiatement emporter par la vague culpabilité et cuisante colère, mais que nous puissions dire, exactement sur le même ton avec lequel nous parlerions du croissant du matin : « J’entends bien le désir qui t’habite, chère Maman. Tu aimerais avoir un enfant professeur d’université. Je n’en suis pas un. Je te propose de te coudre une poupée en chiffon que tu appelleras « Professeur » et de vivre ton fantasme avec elle. Et si, de fortune, un jour tu auras fini, peut-être nous pourrions faire connaissance, et tu découvriras qui suis-je ».

Les paroles sont aussi importantes que la manière de les adresser à la maman en question. Et aussi important que ce qui se passera, à ce moment précis, dans notre cœur.

Car nous n’allons pas parler à une femme mesquine qui passe sa vie à nous rabaisser gratuitement et à essayer de prendre le pouvoir sur notre vie, déjà bien compliquée. On va parler à une fille qui, il y a des années, n’a pas réussi à surmonter sa blessure d’humiliation. Qui a été rejeté et non vu. Qui a fait au mieux pour se reconstruire et exister à travers son statut social et qui n’est pas capable de nous raconter ses vieux chagrins. Une femme qui ne peux pas dire : « mon enfant, je t’aime tellement et j’aimerais tellement te protéger. Je ne peux pas supporter l’idée que toi, la chair de ma chair, tu pourrais subir la même douleur que celui dont je porte le souvenir ». A cette fille-là, on lui parlera tout en douceur. Sans tout de même aller vers ses blessures. Il est trop tôt pour cela. C’est la première étape des 4 et cette maman ne peut pas encore voir en nous l’adulte qui s’autorise de regarder ses blessures – elle a (à sa manière) passé sa vie à les nous cacher. (Oui. Toutes ses histoires horribles et tristes qu’elle nous a raconté n’avaient qu’un seul but – cacher la vraie blessure.)

Ou, quand notre papa nous appelle pour la 6e fois de la journée pour nous informer que maman a encore brûlé les röstis et que le voisin est un voleur malhonnête qui fait du bruit et que sa prostate lui fait exactement les mêmes misères qu’au premier téléphone du matin, de pouvoir lui dire : « Mon cher Papa, je mesure la grandeur de ton sacrifice – tu laisses toujours à Maman une chance de s’améliorer en cuisine, alors que tu es le champion de la poêle et ça te démange de les faire toi-même. Pour le reste – je comprends que la vie te pose devant les défis à la hauteur de tes compétences. Le super-héros que tu es, tu réussiras haut la main de surmonter la question du voisin et de la prostate, puisque tu as réussi à faire et éduquer la fille/le fils aussi merveilleuse/x que moi. »

Pareil que pour la maman d’en-dessus : on ne va pas s’adresser à un vieux grincheux irritant mais, par exemple, à un garçon qui se faisait systématiquement cogner par des caïds à la récré, n’avait pas le droit de le dire à la maison ( inventez votre propre histoire…) et qui, devenu vieux, cherche à avoir enfin le droit d’attirer un peu d’attention bienveillante vers lui.

Pareil que pour la maman. Parlons-lui avec l’amour et bienveillance, mais ne touchons pas encore à ses blessures.

Bref, vous voyez le protocole de base.


Pourquoi il est important, à ce stade, de ne pas rentrer dans le jeu de notre parent ?

Je viens d’imaginer une métaphore qui doit faire l’affaire pour l’expliquer.

Imaginons que nous faisons un très long voyage avec, disons, notre papa. On doit souvent partir en catastrophe pour ne pas rater le train suivant, donc on fait nos valises un peu n’importe comment. A un moment toutes nos affaires sont tellement mélangées que le matin à l’hôtel, alors qu’il fait grand beau dehors, nous ne trouvons que le grosse pull en laine de notre papa pour nous mettre, et nous le voyons rouspéter d’avoir mal aux pieds en claudiquant vers la salle de bain avec nos talons-aguilles (et avec notre brosse à dents !!)

Vous êtes d’accord que ce n’est pas le moment de commencer des grandes discussions avec Papa. Nous n’allons pas nous asseoir pour investiguer sur le sens profond du pull en laine de papa et les circonstances dans lesquelles il l’a acquis, ni sur les avantages d’une séance de réflexologie versus visite chez l’orthopédiste pour le père. La chose à faire, c’est de vite piocher le premier t-shirt que nous identifions comme le nôtre, rendre à papa son gros pull trop chaud et lui dire de vous rendre votre brosse à dents. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de vous mettre à pleurer en criant « c’est à cause de toi que j’ai trop chaud toute ma vie ! »

Le premier point de notre stratégie à 4 points c’est exactement cela : on trie le contenu de nos valises avant de poursuivre le voyage, et on redonne au parent ce qui lui appartient. Vous êtes d’accord que nous n’avons nul besoin de nous énerver pour un simple tri des fringues.

Alors reprenons : je suis de nouveau face à ma maman qui m’ informe, la voix tremblant, à quel point elle aurait été heureuse si j’étais le professeur de l’université. Je sens l’exaspération me submerger, je transpire, ça me gratte partout, surtout ne pas hurler, vite une clope. Oh ! Je porte le gros pull en laine tricoté main. Sur le devant, brodé en petites capitales : « J’aurais dû être professeur ». Et derrière : « Je ne suis pas à la hauteur ».

De nouveau, vous êtes d’accord – la seule chose à faire, c’est de se réveiller de ce cauchemar. C’est-à-dire, d’enlever immédiatement ce pull (sans l’abîmer) et de le restituer à maman en lui disant « je crois que ça t’appartient, je te laisse le ranger à SA place ».


Parce il n’y a qu’elle qui sait qu’est-ce que ce pull fait là, comment elle l’a reçu (ou tricoté) et qu’est-ce qu’elle a envie d’en faire. Mais elle ne peut ni le voir ni y penser, tant que nous sommes d’accord de le porter.

Elle va certainement résister – elle nous a toujours connu avec ce merveilleux tricot. Elle nous a vu transpirer et nous gratter dedans. Elle s’est probablement fait du souci et nous a amené chez un pédiatre ou un thérapeute parmi mille pour qu’il fasse en sorte qu'on arrête de se gratter. Donc nous voir simplement nous défaire de cet habit va la sortir de sa zone de confort. Nous entendre lui dire que ce somptueux vêtement lui appartient la propulsera encore plus loin de cette zone. Voici pourquoi il est inutile d’en rajouter.

Elle essayera de nous convaincre de le garder et qu’il nous va si bien (« après tout ce que j’ai fait pour toi », « tu avais pourtant le potentiel », « comment tu peux être si ingrat » etc. ). Tenons bon. Il est important pour notre maman de se réapproprier son tricot et de nous voir dans notre marcel à nous. Si cet étape n’est pas complétée, notre maman continuera de parler à sa création / projection (le pull derrière lequel nous sommes cachés), et nous resterons coincés dans notre camisole de force.

Une fois que maman aura réellement entendu qu’on ne remettra plus ce truc, elle va, d’une manière ou d’une autre, l’accepter.


Et elle pourra régler la question de son pull en laine avec elle-même.


Cela ne nous regarde plus vraiment comment elle s’y prendra. Peut-être elle le reniflera, regardera l’épaisseur du fil et le motif, avant de s’exclamer « je me souviens maintenant ! C’est moi qui l’a tricoté ! » Et elle nous racontera l’histoire du pull, maillon par maillon. Ou elle le rangera dans un tiroir. Ou essaiera de le fourguer à notre petite sœur.

Ou – dans un joli film où on pleure – maillon par maillon, elle défera l’hideux tricot, nous demandera pardon de nous avoir obligé de le porter et, en suivant le fil de laine, elle retrouvera la petite fille qui attend au bout. Parce que notre maman a des choses à régler avec la petite fille qu’elle a été, elle, et pas avec l’adulte que nous sommes.

En tout cas, nous, nous avons fait du tri dans notre valise et nous ne sommes plus obligés de nous trimballer avec les affaires qui font partie du voyage de notre parent. Nous lui avons redonné la possibilité de les utiliser.


La compétence que nous avons acquise, c’est d’identifier les situations où on nous demande de payer de notre personne la facture de quelqu’un d’autre (« puisque JE souffre de ne pas être le professeur, TU vas le devenir ») , et de savoir dire :

« Non. C’est ta facture. Tu la règles par tes moyens. »



La suite : L’impuissance apprise – ce que nous avons à régler avec notre parent.

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*Autrement dit, son âme l’appelle à continuer de progresser.


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