• Ewa Staub

Respirons le bien-être


Covidien(1) - un mammifère bipède sans visage, les membres supérieurs dégageant un fort odeur du désinfectant. En ce moment en évolution, notamment pour les compétences tactiles du coude. Il existe, à ce jour, deux sous-espèces de covidiens - les croyants et les non-croyants.


Qu'on se le dise - le sujet d'urgence sanitaire que nous vivons n'est pas seulement le sujet de conversations préféré de tout le monde en ce moment. C'est aussi le socle d'une toute nouvelle civilisation que nous avons l'honneur de représenter. Ça nous est tombé dessus assez soudainement et nous le vivons comme nous pouvons, en expérimentant des nouvelles situations et interactions parfois surprenantes.



Je me suis dit que ça valait le coup de décortiquer quelques-unes de ces interactions, peut-être moins au niveau des conversations courantes ("hé, regarde mon nouveau masque!" ou "je refuse d'être un mouton!"), ni au niveau des actions entreprises ("monsieur, voyons, ce désinfectant est à l'usage EXTERNE!!") (2), que plutôt au niveau de ce qui se passe dans nos têtes et nos coeurs, alors que nous exerçons nos nouvelles compétences sociales.


Pour commencer, un petit rappel au sujet de notre cerveau: On en a, pour faire simple, trois (3). On leur donne plein de petits noms différents, donc pour faire simple je vous propose de nous tenir à ceux qu'on utilise d'habitude: le paléocortex, le limbique et le néocortex.


Le néocortex organise notre pensée. On s'identifie le plus avec lui, on l'utilise (presque (4)) tout le temps : pour calculer à quel heure partir pour ne pas arriver en retard, choisir les mots pour décliner poliment une proposition de vente par téléphone, vérifier si on se tient au budget prévu etc. Globalement, on l'aime bien, on ne l'échangerait pas contre un autre et on l'appelle volontiers "Je" (5).

Ensuite il y a notre système limbique qui stocke nos vieux souvenirs et s'en sert pour nous dire ce qu'on aime et ce qu'on n'aime pas, et si on est triste ou joyeux. Avec lui, on s'identifie aussi facilement, sauf que parfois il est capricieux et nous met en difficulté. Par exemple, quand le néocortex dit "il fait froid et j'ai mal à la gorge, je mets un col roulé", le limbique peut polémiquer avec "aujourd'hui c'est la séance avec les informaticiens, il y aura Timothée, je mets le décolleté moulant"(6)


Le paléocortex, enfin. Responsable de notre survie, il prend son job très à cœur. Il est un peu comme un grand-père tyrannique qui nous dit "mange", "dors", "respire"(7), "attaque", "fais le mort". Parfois on tente de rentrer en conflit avec lui ("marre de me taire devant mon patron, je vais lui dire ce que je pense vraiment", "je vais faire un régime sans sucre, viande, graisse, produits laitiers et féculents", "j'irai pas dormir avant de finir ce dossier"), mais globalement c'est lui qui gagne. Il est très vieux et il a beaucoup d'expérience. Les dinosaures avaient déjà le même (8).

Voilà.


Les covidiens que nous sommes, nous gérons tous (9) cette nouvelle réalité avec nos 3 cerveaux. Vous l'avez déjà compris - alors que le néocortex s'y adapte facilement, le limbique, un peu surpris, prend le temps de s'y habituer, le paléocortex est furax, un peu comme un vieux chez qui les petits enfants bien intentionnés ont nettoyé et déplacé les meubles. Ce qui veux dire que, même si nous ne le sentons pas vraiment, nous sommes en train de vivre un important conflit juste sous nos crânes, ce qui amène un stress massif pour lequel nous trouvons difficilement les mots (10).


Ce conflit, nous le vivons déjà au niveau individuel, mais ce qui est à mon avis encore plus intense, c'est dans l'interaction avec un autre covidien. Puisque, comme mentionné au début, notre espèce s'est divisée (11) et deux sous-espèces, qu'on va appeler le covidien croyant et le covidien non-croyant.


Le covidien croyant :


En mois de février il a appris qu'il y a quelqu'un, en Chine, qui a mangé un pangolin. Après quoi, il a vu quasiment tous les pays du monde instaurer des mesures sanitaires assez exceptionnelles.


(Le covidien non-croyant : pareil.)


Le néocortex du covidien croyant a été impressionné par l'efficience des actions entreprises par les gouvernements et les services médicaux. Il a mesuré la gravité de la crise par l'envergure de ces actions, y a trouvé de la cohérence et a opté pour la solution de faire aux mieux pour être le plus à jour possible avec les moyens de protection et éviter le maximum d'ennuis. En plus, ça collait bien avec ce qu'il a déjà vu dans certaines grosses productions cinéma, vues sur l'écran énorme, avec une quantité stupéfiante de pixels et un jeu magistral des excellents acteurs, ce qui rend la chose plus réelle que la réalité. Et, il faut dire, le néocortex raffole des images // informations claires et précises.


Le système limbique du covidien croyant a tout de suite compris que s'il oublie son masque il va se faire gronder, et ce sera désagréable. Mais - s'il voit quelqu'un qui a oublié son masque, et s'il lui fait gentiment la remarque, la personne distraite sera toute contente et le remerciera poliment. Son appartenance sociale sera confirmée, son système de récompense satisfait. Ce sera agréable.


Le paléocortex du covidien croyant lui dit : "tu vas mourir".


Le covidien non croyant :


Tout comme le croyant, il a su pour le pangolin et pour les mesures sanitaires.


Son néocortex, tout aussi impressionné par l'envergure des actions et nourri par les mêmes grandes productions, s'est mis à chercher des montagnes des cadavres sur les trottoirs. N'ayant pas trouvé, à chercher quelqu'un qui lâcherait dans une conversation "je connais quelqu'un qui..." Ensuite - "je connais quelqu'un qui connait quelqu'un qui..." Qui, de préférence, serait mort dans d'atroces souffrances covidesques, si possible sans comorbidités. N'étant pas très satisfait de résultats, il s'est dit "pfy, les pandémies dans le vrai c'est moins bien qu'au cinéma". Et c'est là qu'un neurotransmetteur du covidien non-croyant a dit "oh, wait..." pour ensuite bifurquer d'une autoroute mentale à une autre, quitter celle de "Contagion" avec Marion Cotillard et Matt Damon et rejoindre celle des concepts vaseux tels "le complot", "le Deep State", "le contrôle de la population" et que sais-je. Bref, cette autoroute-là justement qui est totalement incompatible et à contre-sens des autoroutes des covidiens coroyants, provoquant un rejet et dégoût épidermique.


Le système limbique du covidien non-croyant s'est trouvé du coup emprunté. Inconfortable. Le limbique aime le sentiment d'appartenance. Quand il en est privé, il souffre et fait des gros efforts pour négocier l'adhésion au groupe, quitte à vendre un bout de soi-même ( Asch et Millgram ont mesuré exactement de combien l'humain est capable de s'amputer pour ne pas être rejeté. Je soupçonne que les mêmes expériences n'ont pas encore faites sur les covidiens).

Malheureusement, le néocortex du non-croyant est déjà allé trop loin pour faire le marche arrière. Ca reviendrait à détruire tous les processus cognitifs soigneusement mis en place et de rendre le non-croyant fou. Le cerveau limbique du non-croyant serre donc les dents et vit sa frustration sociale en silence et sous le masque (ben oui, il faut bien manger, dit le paléocortex).



Le paléocortex du covidien non-croyant lui dit : "tu vas mourir".


OK. Maintenant nous avons le tableau de la situation. Il est bien sûr très grossier. A chacun de prendre soin de le compléter à sa manière. Il doit juste nous servir de base de compréhension de ce qui se passe quand les deux covidiens rentrent en interaction. Regardons quatre situations de base:

Croyant vs croyant,

croyant vs non-croyant,

non-croyant vs croyant,

non-croyant vs non-croyant.


Croyant vs croyant :


Néocortex : Cette personne est très bien, elle pense comme moi. Nous avons les valeurs communes, c'est confortable, plus on est plus ce sera facile d'arriver au bout de cette vilaine pandémie. Je peux faire confiance à des gens qui respectent les règles et qui sauvent protéger les autres et eux-mêmes.

Limbique : Trop chou, je vois ses yeux. Est-ce qu'elle sourit? Oui, oui, sans doute. Ou pas. Est-ce qu'elle voit que je lui souris? Oui, oui, sans doute. Ou pas. Elle me fait penser à quelqu'un. Ah, oui, à mon dentiste. Elle va m'arracher la dent? Naaaan... ou oui???

... et peut-être ça l'arrange de cacher son visage? Peut-être elle me cache quelque chose?... Elle ne veut pas me dire qu'elle est malade?... Naaan... ou oui????...

Paléocortex : Cet individu porte le masque. Il te ment. Il est contaminé. Tu vas mourir. Croyant vs non-croyant :


Néocortex : Beuh, à chacun ses opinions. Tant qu'il porte le masque (heheheheee!...) il peut penser ce qu'il veut. Tant qu'il ne m'oblige pas à écouter ses théories débiles sur le complot mondiale pour dépeupler la planète. Bon, qu'on en finisse, je n'ai pas que ça à faire.

Limbique : C'est un complotiste. Un malade mental. Des comme lui ont été à l'origine des heures les plus sombres de notre histoire. Il cache son visage pour comploter contre moi. Oh, wait... heureusement qu'il cache son visage. Mais il le fait pour comploter contre moi. Naaaan... ou oui?.... Paléocortex : Cet individu porte le masque. Il te ment. Il est contaminé. Tu vas mourir.

Non-croyant vs croyant :


Neocortex : Encore un mouton! C'est à cause de gens comme lui qu'on ira tous à l'abattoir. Il est de mon devoir de citoyen de lui montrer d'abord à quel point il est stupide, ensuite à quel point il a tort de penser comme il pense, ensuite le faire pleurer, et pour finir de lui proposer de penser comme moi. Cette fois je m'y prends bien, ça va le faire! Oh, wait...

Limbique : C'est un conformiste. N'aspire pas à son acceptation, tu vaux mieux que lui. Regarde, il est tout soumis au système - il porte un masque et il est d'accord. Alors que toi, tu portes un masque, MAIS tu n'est pas d'accord. C'est toi le courageux.

Oh, wait...

Paléocortex : Cet individu porte le masque. C'est un agent du système(12). Il lit dans tes pensées. Il va te dénoncer. Tu vas mourir.


Non-croyant vs non-croyant :


Neocortex : Cette personne est très bien, elle pense comme moi. Nous avons les valeurs communes, c'est confortable, plus on est plus ce sera facile d'arriver au bout de cette vaste fumisterie. Je peux faire confiance à des gens qui refusent d'être les moutons. Un jour, ensemble, on fera tomber les masques!

Limbique : C'est un ami! On est ensemble! Je n'ai pas besoin d'avoir peur de lui! On peut tout se dire!

Oh wait... je ne peux pas voir son visage. Je ne peux pas lui montrer le mien non plus.

Il me dit qu'il ne me ment pas. Pourtant, en mettant le masque pour rentrer dans un lieu publique, il fait la chose qu'il ne pense pas. C'est à dire, il ment. S'il ment sur cela, quel garantie je peux avoir qu'il ne mentira pas sur d'autres choses?...

Il me dit qu'il me croit et qu'il pense comme moi - alors qu'il voit que je fais comme lui. Il voit que je mets le masque auquel je ne crois pas. Il voit que je suis un menteur, que je suis lâche, que je me sens humilié et minable dans cette situation.

Je le déteste.

Et il voit que je vois en lui la même chose.

Il me déteste, c'est certain.

Paléocortex : Les deux, vous êtes piégés et vous ne trouvez pas la sortie. Vous allez mourir.


Voilà. En gros, c'est le schéma qui revient dans chaque interaction, avec mille subtilités et mille facettes différentes, selon le contexte. Malheureusement une chose reste constante: dans notre nouvelle civilisation des covidiens, plus personne ne peut plus faire confiance à personne. Ni à soi-même ("suis-je contaminé???" par exemple).


Je crois profondément que la plus grosse urgence parmi mille urgences présentes, c'est de trouver les mots pour en parler.


Avant que, définitivement, on perd la face.

(1) Rien à voir avec l'entreprise pharmaceutique disparue en 2015.

(2) Plus courant en Pologne qu'en Suisse, quand même.

(3) Trois cerveaux pour tout un chacun, je veux dire, pas trois à partager entre toute la population.

(4) Pas quand le paléocortex lui demande de se taire. Ou quand on l'a laissé s'atrophier, par inadvertance.

(5) C'est déjà Descartes qui l'a observé. Sauf que, ne connaissant le mot "néocortex", il l'a identifié sous le "bon sens", pour dire que "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont"

(6) Et, selon le système de récompense en place, le néocortex cède ou pas.

(7) Hahahaha!

(8) Dans ce cas, vous me direz, pourquoi ils sont tous morts? Eh ben, je ne sais pas.

(9) Je n'ai pas vérifié empiriquement si tout le monde gère avec les 3 cerveaux. En réalité, c'est une hypothèse.

(10) Le mot est "la pièce d'identité" d'une réalité. La réalité que nous rencontrons pour la première fois et par définition anonyme.

(11) Ou elle a déjà été divisée depuis des lustres, et le covid n'a fait que le mettre en évidence.

(12) Agent Smith, bien sûr.

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