Les amalgames (1)

 

« Je te fais une remarque = je ne t’aime pas » 

1. L'enfant

 

Un amalgame très dangereux, à plusieurs têtes et à plusieurs couches. Le premier piège est celui de l’intitulé. Il cache souvent une réalité douloureuse sur laquelle nous n’avons pas de mots à mettre. Il cache aussi la réponse à la question pourquoi nous avons tant de difficultés à différencier les remarques constructives et destructrices.

Allons-y chronologiquement.

 

  1. Un petit enfant entend de la part de son parent « lave-toi les mains avant de te mettre à table ». Pour l’adulte, cette phrase est factuelle et il est rarement en phase avec la charge émotionnelle qu’elle contient.

L’enfant – si. L’enfant est toujours émotionnellement en phase avec ses parents. Par conséquent, il entendra moins la phrase « lave-toi les mains », et plus ce que l’adulte n’est pas conscient de dire. Et cela varie selon l’adulte. Quelques exemples :

 

  • A: Le parent sain (l’adulte bien dans sa peau, assumant à 100% le rôle du parent) : « Cher enfant, nous allons manger. Se mettre à table ensemble est un moment pendant lequel nous allons partager la nourriture, partager notre amour, parler des choses importantes pour nous et nous écouter mutuellement. Ce repas est préparé avec amour et pour respecter cela – et accessoirement éviter les microbes – nous allons nous laver les mains ensemble. Je suis heureux d’être ton parent et partager ce moment avec toi. Je tiens à ce que tous les repas que tu prendras dans ta vie te rappellent ces moments de joie que nous partageons maintenant. »

Après avoir entendu ce message, contenu non dans les paroles mais dans toute la posture d’adulte, l’enfant gambadera joyeusement vers la salle des bains. Dans l’idéal, l’adulte se lavera les mains en même temps et l’enfant imitera les gestes des mains adultes et leur incroyable motricité fine qui fait passer le savon dans tous les recoins. La remarque « lave-toi les mains » sera enregistrée comme un élément du monde où il fait bon vivre et une expression d’amour.

 

  • B: Le parent stressé (l’adulte préoccupé, par exemple, par la charge de travail qui le submerge et qui est son seul moyen de subvenir aux besoins de la famille) : « Cher enfant, nous allons manger. Pendant le repas je serai distrait et peu disponible pour ce que tu auras envie de me raconter. En fait, j’aurais préféré de sauter ce repas et continuer de travailler. Sois donc gentil, fais-toi tout petit et lave-toi les mains, sans me faire perdre les restes de ma patience. En réalité, je m’en fous un peu de tes mains propres ou sales, mais puisque je suis contraint de jouer le jeu des obligations sociales pour mon travail, je vais aussi jouer le jeu du rituel des mains. »

L’enfant, dont chaque cellule imprimera ce message non-dit, pensera (sans mots non plus) : « La personne que j’aime le plus au monde me trouve encombrant. »

Il choisira soit de se faire tout petit soit de réclamer un peu plus de place, ce qui amènera au conflit. Dans les deux cas, l’auto estime de l’enfant diminuera. Mais, au bout du compte, il se lavera les mains.

 

  • C: Le parent dévasté (l’adulte incapable de s’aimer soi-même) :

« Puisque tu es mon enfant, et moi je n’ai aucune valeur, je ne peux pas te valoriser. Je vois bien que tu me regardes, tu me souris et tu attends de moi que je te remplisse d’amour que moi-même je n’ai jamais reçu. Ton sourire plein d’espoir me met face à mon incapacité d’y répondre. Cela rend mon vide intérieur encore plus insupportable et me rend agressif. Mais je ne peux raisonnablement pas t’agresser sans raison. Alors je vais faire comme si tu avais fait quelque chose qui justifierait mon agressivité : je vais te dire que tes mains sont sales et que tu es un souillon trop stupide pour penser toi-même de te les laver et ajouter « qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un sale gosse pareil ». Et quand tu mangeras, triste et résigné, ma colère, irritation et agressivité seront moins absurdes que si tu étais un sage enfant joyeux. »

Pas besoin de commentaire, n’est-ce pas ?

 

Il existe une multitude de variantes de parents : parent coupable, parent honteux, parent immature, parent tout-puissant et les différents mélanges. On s’y penchera dans un autre texte.

 

Sur ces trois exemples de base nous déjouons le premier piège : la même remarque peut être aussi bien l’expression d’amour que l’expression de non-amour. Elle peut vouloir dire aussi bien « je t’aime » que « je ne t’aime pas ».

 

Cette perception, qui s’imprime en chacun de nous pendant l’enfance, nous servira bien évidemment de clé d’interprétation pour des remarques que nous entendrons plus tard. A l’école, au travail, de la part des amis et de la part du conjoint. L’enfant du point A qui aura grandi avec une bonne auto-estime, saura mieux déchiffrer le vrai sens des remarques venant de qui que ce soit. Pour l’enfant C, toute remarque, constructive ou destructrice, sera une preuve en plus de sa non-valeur et une raison de se ratatiner encore un peu plus.

La suite: "Je te fais une remarque = je ne t'aime pas" - l'adolescent.

 

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