Village de Gabriel

(Ce texte est encore au stade embryonnaire, il grandit gentiment pour venir au monde)

 

Première partie, où on rentre dans un petit village avec un bébé à peine conçu.

 

Ce tableau représente un village qu’on découvre avec les yeux (enfin, pas tout de suite les yeux) d’un enfant qui se prépare à venir au monde. Il est encore tout petit, caché sous le cœur de sa maman qui, avec le papa, attend l’heureux événement. Les deux sont là pour protéger le bébé : la maman le protège à l’intérieur de son corps, et le papa protège la maison où se trouve la maman. Ses frères et tous les hommes du village protègent leur terre.

 

Premier trimestre :

 

Le bébé, qui - par je ne sais pas quel miracle ou message hormonal // vibratoire - reçoit l’information de bon fonctionnement de tous ces boucliers d’amour autour de lui, entame joyeusement ses premières rythmies. Et là, je pourrais chercher mes propres mots pour enchainer sur le fait que se mettre à bouger équivaut à presser le bouton « START » global, mais quelqu’un l’a déjà fait si bien qu’il est plus juste de le citer :

 

« Y a-t-il quelque chose qui ne soit pas le mouvement ? Y a-t-il un état psychique assez atténué pour ne pas comporter quelque tension du corps, quelque contenu moteur actif, ou quelque dérivation motrice ? Tout dans la pensée ne dépend-il pas de processus moteur, d’ajustements et de réajustements posturaux ? En tout cas, Il nous faut explorer les comportements posturaux du fœtus et du nourrisson si nous voulons connaître l’embryogénèse de la pensée. » (Arnold Gessel dans L’embryologie du comportement, cité par P. Landon)

On peut, sans peur de se tromper, dire que le mouvement caractérise l’humain (comme d’ailleurs tout le règne animal) et ce dès la conception. Dès les premiers moments de l’embryon, celui-ci manifeste des mouvements primordiaux appelés « rythmies ». Il est étonnant de savoir que les nerfs moteurs fonctionnent avant les nerfs sensitifs ; le mouvement précède donc la sensation. De plus il est évident que le mouvement précède la pensée, dès lors pourquoi parler de développement psychomoteur et non de développement motoro-psychique ?

Paul Landon dans L’alphabet du mouvement

 

 

Notre bébé vit donc son premier trimestre de vie utérine et prépare la suite. Il « enclenche » les premiers « programmes » pour poser la base solide pour tout ce qu’il pourra accomplir en tant qu’homme de valeur, quand il sera grand.

Il apprend à réagir aux bruits et changements brusques de position avec un schéma moteur qui le protègera des chutes inattendues après la naissance – réflexe de Moro. Il affine l’efficacité de ce schéma en s’entrainant en même temps à plier et déplier les doigts et les orteils (au troisième mois ils sont minuscules, mais déjà bel et bien là…). Naturellement, ce n’est pas sa tête toute neuve qui pense « moi, le bébé, je vais maintenant faire quelques exercices de musculation ». Ce sont les premiers centres moteur, une vraie force de la nature, qui mettent en route les réflexes d’agrippement palmaire et plantaire. Tout comme le réflexe de fouissement et de flexion du cou.

A chaque fois que j’y pense je suis fascinée par la capacité de la Nature de voir dans le futur : elle sait, une année d’avance, que le bébé sera mis par terre et apprendra à ramper. Et quand il le fera, il trouvera plein d’objets sur lesquels sa main pourra se fermer automatiquement, son bras fléchira et sa bouche s’ouvrira pour goûter l’objet en question. Et le bébé, avant même de savoir marcher, aura le système immunitaire et la notion de la nourriture suffisants pour garantir l’optimum de survie. J’adorerais savoir échafauder des stratégies aussi machiavéliques…

 

Deuxième trimestre :

 

Pendant le deuxième trimestre de grossesse, la maman continue de vivre normalement, s’occuper de la maison, du potager, des fleurs autour de la maison, des animaux. Et bien sûr des grands frères et sœurs du bébé, s’il y en a. Quand elle travaille, elle chante, les deux activités vont ensemble chez les femmes de notre village. Le bouclier du bébé est rempli de chansons de sa maman. Tous les habitants de notre village savent (puisque ça commence à se voir) qu’elle attend l’heureux évènement et sont prêts à l’accueillir comme un de leurs, qui grandira et deviendra une nouvelle force de leur communauté. Si quelqu’un avait une folle idée de parler de manière irrespectueuse d’un « Polichinelle » ou d’un « ballon », le papa serait obligé d’utiliser la force physique et le malheureux plaisantin irait errer en dehors du village, dans le déshonneur. La vie, c’est très sérieux.

C’est donc dans ces conditions-là que notre bébé continue de poser les fondements de sa future vie d’un homme fort, intelligent et courageux : il affine les connections entre les différentes parties de son corps. Il a encore suffisamment de place pour travailler le réflexe de grandissement de la tête (très utile quand son papa lui dira « tu peux garder la tête haute, mon fils »), faire fonctionner les liquides labyrinthiques (réflexe tonique labyrinthique, réflexe tonique symétrique du cou), ce qui lui sera indispensable quand il se retrouvera sur une terre où on doit garder l’équilibre. Il développe aussi les connexions entre les mouvements de sa tête et de ses bras (réflexe tonique asymétrique du cou qui a tellement de fonctions qu’il aura son texte bien à lui) et les mouvements serpentins du rachis qui lui donneront le sens du rythme et rendront possible le passage par le canal de naissance au moment de sa venue au monde. Et, puisqu’on en parle, de la venue au monde – la nature sait que le bébé devra utiliser sa bouche pour manger quand le cordon ne sera plus là, donc elle anticipe – le bébé déclenche au deuxième trimestre le logiciel « déglutition – alimentation », histoire de ne pas être pris de court quand il se retrouvera dans les bras de sa maman. D’ailleurs, la Mère Nature a dû se dire en réfléchissant à tout ça : « Humm… et si quelque chose arrive et le bébé sera mis au monde avant terme ?... Il sera plus prudent de l’équiper de la capacité de se nourrir assez tôt. » C’est donc au cours du 4e mois de grossesse que le bébé se met joyeusement à déglutir, sucer son pouce, bref, faire plein de choses rigolotes avec sa bouche dont les muscles et les nerfs se mettent à communiquer avec des différents centres de commandes cérébraux.

Le temps passe. Au sixième mois de sa vie intra-utérine, le bébé est très occupé. Le ventre de maman est beau et rond – chose qui rend le papa euphorique. Maintenant il peut poser les mains dessus et sentir ce que fait son enfant. Ce qui leur fait à tous les deux un premier sujet de conversation. Bébé et Papa rentrent en contact. Le bébé reçoit une sorte d’accusé de réception de l’information qu’il avait déjà et que je peux résumer (maladroitement) de cette manière : « Bienvenu à toi, mon héritier. Je suis là et je t’attends. Je te protégerai avec mes frères et mes paires, jusqu’à ce que tu apprennes à être aussi fort que nous. Je prends soin de ma terre pour te nourrir et pour te la confier quand je serai vieux. Je t’apprendrai à l’aimer et à en prendre soin à ton tour. Tu as ta place parmi nous et nous t’accompagnerons avec tout notre savoir sur ton chemin d’homme noble, vaillant, honorable ».

Le bébé répond : « Papa, je sens tes mains qui me protègent. Je t’aime déjà. Tu sens comme je bouge ? Je me prépare pour te rencontrer. Je prépare me bras pour travailler avec toi. Je prépare mes jambes pour marcher avec toi. Je prépare mon dos pour me mettre droit et fier à tes cotés »

À la maman, le papa communique que ce n’est plus le moment de porter les charges lourdes.

Ce sont ses sœurs et les femmes du village qui ne portent pas de bébé qui s’organisent pour la soutenir dans certaines tâches. Ce qui ne veut pas dire que la maman ne fait rien – elle se lève, travaille et se couche au rythme du village. Simplement, les femmes âgées – la mère, la grand-mère, les tantes - veillent sur elle, parce qu’elles savent ce qui pourrait nuire au bébé et elles réorganisent la vie en fonction de cela.

 

Troisième trimestre :

 

Le bébé reçoit toujours plus d’informations du monde extérieur. Il peut bouger au rythme de la musique qu’il entend, distingue les voix des membres de la famille. La majorité de schémas moteur dont il se servira de l’autre côté sont présents et bien entraînés. La maman se fatigue un peu plus dans ses tâches quotidiennes, mais puisque c’est une grande sportive – son corps est parfaitement entretenu par tout ce qu’elle fait tous les jours à l’air frais et par la nourriture offerte par la terre dont la famille prend soin – ce n’est pas très signifiant.

En réalité, sa vie dans le village lui remplace les cours prénataux. Elle marche suffisamment pour avoir la respiration et le cardiovasculaire du premier choix, grimpe sur les échelles, lève systématiquement les bras (pour suspendre les multiples lessives par exemple ou cueillir les fruits du verger) et se tourne dans tous les sens, ce qui fait qu’aucune de ses chaînes musculaires n’a d’occasion pour s’atrophier.

Elle se tient prête pour accueillir son bébé…

 

L’accouchement :

(La suite des aventures du bébé viendra très bientôt!)

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Notes:

 

 

J’ai appris le français à l’âge de 20 ans. Ma langue maternelle c’est le polonais. J’ai donc grandi dans un environnement linguistique où l’expression « être enceinte » coexistait avec « être en état béni ». En prenant connaissance de la langue française dans les années 80/90, j’ai fluidement passé en synonymes « porter un enfant » ou « avoir des espérances » (qui existe aussi en polonais). C’est en m’installant en Suisse que j’ai observé un phénomène nouveau : l’état émotionnel avec lequel on parlait de grossesse autour de moi était tout différent et s’exprimait par « être en cloque » ou « avoir un polichinelle dans le tiroir ». Ce n’était pas vraiment choquant pour moi, la jeune Polonaise de l’époque, tant que la parole n’était pas accompagnée par un petit coup de coude, un clin d’œil appuyé et un petit rire grassouillet. Je viens de consulter les dictionnaires en ligne et avec une certaine surprise j’observe que les définitions succinctes des mots « grossesse » et enceinte » de mes vieux dictionnaires en papier ont été amputés de ces synonymes-là, mais enrichies des autres, justement de la cloque, polichinelle, ballon – et se font accompagner à présent par les compléments sur l’interruption et les pathologies possibles. Mais ce n’est pas l’endroit pour s’étaler plus sur cet évolution de la narration collective. 

Si le bébé n’était pas entouré par tous ces bouliers de sécurité, au cas de danger il utiliserait son propre système de protection et survie que les accompagnants IMP appellent RPP – réflexe de paralysie par la peur. Selon les circonstances, ce « logiciel » et le souvenir de son utilisation s’inscriraient dans les souvenirs les plus profonds de bébé pour se réactiver, le long de toute sa vie, dans les situations de stress ou de danger. Mais dans l’histoire de notre bébé ce n’est pas le cas.

J’entends cette question toute d’abord en tant que kinésiologue et ma réponse immédiate est « non, il n’y a pas ».

Pour éviter les spécifications grand/grande et tous les « e » à ajouter dans chaque ligne du texte, on parlera de bébé garçon. Naturellement le tableau s’applique à 100% aux deux sexes.

À 28 semaines environ, le bébé enclenche plusieurs schémas moteur qui légitiment ce message : réflexe de traction des mains, reptation (de Bauer), soutien des mains (parachute), retournement segmentaire, rotation.

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