Our lives are not our own. From womb to tomb, we are bound to others, past and present... and by each crime and every kindness, we birth our future.

David Mitchell, Cloud Atlas.

 

Sur l’importance de nos actes oubliés – histoire n°1

 

Je remercie la personne qui m’a autorisé de parler de son histoire. Les noms, le temps et l’endroit sur le globe resteront secrets et dans le fond n’ont pas d’importance.

 

Ce que je vous raconterai est bien sûr raccourci au minimum nécessaire. La discrétion et les standards modernes obligent.

 

Pendant un certain temps, j’ai eu le privilège d’accompagner une personne. On l’appellera Nancy. Elle se remettait en question sur beaucoup de choses – la difficulté d’être en contact avec ses émotions, la peur de l’échec, une sensation de blocage général. Nous avons fait le tour de sujets habituels – enfance, famille, traumatismes de jeunesse. On a mis la lumière dans pas mal d’endroits sombres. Mais Nancy revenait avec toujours la même sensation –une chape grise, un caillou dans la poitrine, une certaine sensation de résignation et d’inexistence qui apparaît entre le moment de réveil et celui où on ouvre les yeux. Et qui reste pour la journée. Chaque jour.

Il est finalement arrivé la séance où, au bout d’une 15 de minutes de travail (méthode sans importance) nous sommes tombées sur une petite fille aux yeux vides. Dans l’esprit de Nancy la fille devenait toujours plus précise – la taille, la couleur des cheveux, les habits. Mais elle ne disait rien. Nous nous sommes approchés, avec le plus de délicatesse possible. Et c’est là que Nancy a dit « Aline ! » s’est mise à pleurer… Et elle a raconté.

 

Il y a plusieurs années, Nancy travaillait dans une structure d’accueil pour les enfants. Elle s’occupait du groupe de 4 à 5 ans. Elle aime beaucoup les enfants donc ce travail en soi était pour elle un plaisir. Mais un jour elle était, pour des excellentes raisons, pas du tout en forme. Malade et fatiguée, elle serrait les dents pour tenir jusqu’à la fin de la journée. Elle supportait à peine le brouhaha des enfants.

Et il se trouve qu’une petite fille pleurait très fort. Son papa lui a dit qu’il venait la chercher très vite, et ça faisait tellement longtemps qu’il ne revenait pas. Rien ne consolait la petite, elle refusait de jouer et restait collée à la fenêtre à pleurer toujours plus fort.

Et c’est là que Nancy, exaspérée, craignant devenir violente ou rentrer en conflit avec la directrice de la structure, est allée vers la fille et lui dit :

- Aline (nom fictif), pourquoi tu pleures ?

- C’est parce que mon papa n’est pas là…

- D’accord. Mais est-ce que tu sais que ton papa ne viendra pas te chercher si tu pleures ?

Aline a regardé Nancy et s’est mise à pleurer deux fois plus fort.

- Aline, je suis très sérieuse. Ton papa travaille très dur, il est fatigué et il n’a pas besoin de venir chercher une fille qui pleure. Si tu veux qu’il vienne, tu dois te calmer.

Aline s’est tue. Nancy a respiré profondément, félicité Aline et s’en est allée vers les autres enfants.

 

Nous sommes restées silencieuses un instant, Nancy et moi. Ensuite, j’ai demandé :

- Donc vous portiez la petite Aline dans votre cœur pendant toutes ces années ?

- Oui. Je ne le savais pas et en même temps je le savais à chaque instant. J’ai mis dans la tête d’une petite fille l’idée que son papa l’aime conditionnellement et qu’il lui est interdit de partager ses émotions avec lui parce qu’il peut l’abandonner pour cela.

- Et Aline, elle, ne vous a pas abandonnée.

- Non. Elle est restée dans mon cœur. Son souvenir se manifestait par la sensation que c’est à moi qu’il est interdit d’exprimer ce que je ressens. C’est moi qu’on abandonnera. C’était aussi connecté à ce que j’ai induit pour le père – l’idée vague que si je travaille, mes enfants vont être en danger et mourir de chagrin. Alors je bloquais tout ce que je faisais.

- Qu’est-ce que vous aurez envie de faire maintenant ?

- Revenir vers Aline. La prendre dans mes bras. Lui dire que je sens tout son chagrin. Lui dire que son papa l’aime plus que tout au monde et qu’il est heureux de pouvoir venir la chercher très bientôt.

(…)

- Comment vous vous sentez maintenant, Nancy ?

- La chape noire s’est levée. Je pensais que j’étais triste parce que j’étais victime, mais en réalité ma tristesse venait du fait que j’ai été bourreau et je ne pouvais pas le penser. Maintenant je me sens capable d’assumer ce que je fais sans me cacher de moi-même. Je peux revoir mon passé et demander pardon à toutes les personnes à qui j’ai fait du mal.

- Vous étiez épuisée ce jour-là…

- Oui, je sais. Mais aucun état d’épuisement, aucun mal-être n’est une raison suffisant pour dévaster quelqu’un. Vous pouvez partager cette histoire avec les autres. Il y a tellement de maîtresses dans les écoles qui travaillent dur et qui peuvent ne pas être attentives à ça.

- Merci Nancy pour ce partage. Et merci à Aline d’être restée dans votre cœur.

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