Mon enfant ne se donne pas de la peine

Dans ce cas, bravo à lui ! Avez-vous déjà pensé au sens du mot « peine » ? Rien qu’en regardant la définition du dictionnaire ça fait froid dans le dos. C’est comme si on se plaignait que notre enfant ne veut pas s’infliger un châtiment, ce qui fait de lui quelqu’un de paresseux et méchant.

L’apprentissage ne passe jamais par la douleur ou la punition. La douleur ne sert qu’à une chose : nous apprendre à l’éviter. Comme quand nous touchons la plaque chaude – ça nous sert immédiatement de leçon pour ne surtout plus jamais poser la main à cet endroit sans vérifier si la cuisinière n’est pas allumée.

Nous sommes nés pour con-naître(1) et com-prendre(2). Si vous observez un bébé, vous constaterez que certaines choses le rendent calme et content, et d’autres franchement heureux, voire euphorique. Avoir un ventre plein est estimé par le bébé comme chouette mais totalement dû et naturel ; être dans le bras de sa maman après une séparation est une joie et soulagement intense ; mais découvrir le mystère tel que par exemple comment se mettre debout ou comment utiliser sa volonté pour déplier ses doigts qui restent serrés sur un jouet – wow, ça c’est vraiment quelque chose qui vaut tous les cris de joie ! Ce mécanisme qui lie la découverte, la curiosité, l’assimilation des nouvelles compétences et connaissances à la joie s’appelle dans les travaux de Svetlana Masgutova et en IMP « l’orientation cognitive »(3).

Encore une fois – nous sommes faits pour apprendre et tout processus d’apprentissage est intimement lié à la joie ; avec chaque connaissance acquise, le monde est plus à nous et nous sommes plus au monde ; le risque d’être perdu et désorienté diminue.

Alors, demanderez-vous, comment ça se fait que mon enfant semble si désintéressé par l’école ?

Merci beaucoup pour cette question ! Si vous vous la posez, c’est que votre orientation cognitive fonctionne bien.

Les réponses peuvent être multiples et variées. Considérons pour commencer le fonctionnement de l’école et le fonctionnement de l’enfant.

L’école :

 Imaginez que vous avez vu la bande annonce d’un incroyable film d’action. Vous piétinez d’impatience de le voir aussitôt qu’il sort au cinéma. En plus, ce film promet d’être magique et vous donner des superpouvoirs ! Le grand jour arrive et tout joyeux vous vous rendez au cinéma, serrant fièrement votre ticket dans la main. Vous prenez place et LE film commence !

Mais…

Au bout de dix minutes l’écran s’éteint et ce n’est pas du tout pour que vous puissiez aller manger une glace. C’est un monsieur à lunettes qui monte sur scène et vous demande d’une voix sèche de sortir une feuille et de faire le résumé des dix premières minutes…

Les choses ne vont pas en s’améliorant : quand la séance reprend, vous réalisez qu’il y a quelqu’un à coté de vous qui n’arrête pas de vous chuchoter à l’oreille : « concentre-toi ! » « Regarde l’écran droit devant toi ! » « Assieds-toi comme il faut ! » et, bien sûr, l’éternel « donne-toi de la peine de bien regarder ! » Ensuite ça se gâte encore plus : il n’y a carrément plus de film – il n’y a que l’antipathique monsieur à lunettes qui est de nouveau sur scène avec l’écran éteint et qui lit le contenu du film d’une voix monotone, alors que vous êtes toujours obligé de noter parce qu’on va vous interroger tout à l’heure… et pendant les entractes les autres spectateurs se moquent de vous et vous donnent des coups de pieds parce que vos notes sont moins bonnes que les leurs.

Vous sortez du cinéma en même temps soulagé que ce soit fini, et dépité, parce que vous réalisez que vous y reviendrez tous les jours pendant des années… Et tous les jours, à la place de vous accompagner sur votre chemin pour devenir un super-héros on va exiger de vous que vous vous donniez de la peine.

… Alors ?... Vous aimez toujours le cinéma ?...

 

L’enfant :

Imaginez que dans votre entreprise on vous propose un nouveau poste. Puisque vous vous êtes toujours plutôt bien débrouillé à votre place, vous acceptez volontiers. Vous commencez et le premier jour vous réalisez que sous votre nouveau bureau il n’y a pas de place pour vos jambes. Chaque fois quand vous bougez un pied, vous renversez la corbeille métallique et votre nouveau chef vous lance un regard très froid. Vous faites ce que vous pouvez pour garder vos jambes recroquevillées et vous vous appuyez avec les coudes pour garder un équilibre précaire. Mais le bureau est trop lisse et vos coudes glissent en faisant tomber les piles des dossiers dont vous n’avez même pas encore pris connaissance. Encore un regard froid, très froid du chef. Penaud, vous courbez l’échine et essayez de bien vous caler sur la chaise. Malheureusement, vous réalisez que le dossier est plein de piques. Avec vos pieds coincés, les coudes tendus et le dos qui évite les piques vous tombez finalement par terre et là, ce n’est plus le regard froid mais une méchante remarque du chef : « Mais vous arrêtez enfin de vous tortiller et vous vous mettez au travail ?! »

Bien sûr, bien sûr… Vous vous ramassez un peu honteusement, mais déterminé de se montrer un employé exemplaire. Là, de nouveau assis et tarabiscoté, vous regardez votre ordinateur. Oups. Il est minuscule. Il a la taille d’un mouchoir de poche. Plié. En quatre. Son clavier ressemble au clavier du smartphone, sauf que les touches ne sont pas à sa place. Aucune. Et vous venez de recevoir un mail. Vous arrivez à l’ouvrir mais… il est écrit et thèque. En tchèque et tout petit. Pendant que vous faites un gigantesque effort de mémoire pour déterrer les vagues souvenirs du tchèque, un deuxième mail arrive. Cette fois en sanscrit. En même temps que les premières crampes aux jambes. Juste une minute avant que le chef vous demande « transférez-moi la réponse du mail en tchèque s’il vous plaît ».

Epargnons-nous le récit du reste de la journée, vous voyez bien le tableau(4)…

C’est la fin de la journée. Vous avez droit de laisser vos dossiers en pagaille et revenir chez vous. Où les membres de votre famille vous demandent avec un sourire rayonnant : « Alors ?... C’était bien le travail ? »

Votre première réaction est de ne pas leur faire de la peine. Vous souriez et répondez « c’était chouette ! »

Mais les années passeront. Votre enthousiasme s’étiolera, jour après jour. Vous passerez probablement par l’étape « ado » qui articulera ce sentiment de malaise par l’éternelle phrase « l’école, c’est ch… ». Et ensuite, quand votre orientation cognitive sera assez désactivée, vous vous résignerez à vivre dans le monde où tout ce que vous pouvez faire, c’est de se donner de la peine et d’en exiger de même des autres.

 

Pour résumer : cet enfant à qui nous reprochons de ne pas être ce que nous attendons de lui, il se donne de la peine tout le temps. En continu. En doses massives. Quand il arrête, c’est juste qu’il n’a plus de moyens de le faire.

Notre objectif – le mien et le vôtre – n'est pas de le convaincre de s’en donner plus (ce qui serait aussi cohérent que de convaincre quelqu’un de sauter plus vite sur une jambe cassé), mais de lui restituer l’accès à ses propres outils(5). De devenir conscient(e)s – par exemple – que se tortiller sur la chaise n’est pas un signe d’arrogance mais un message – comme par exemple celui-ci : « Maman, les récepteurs nerveux de mon dos sont en alerte – est-ce que tu peux me faire un massage s’il te plaît… »

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Notes:

(1) Le processus d’acquisition de la co-naissance nous renvoie au processus de la naissance, avec tous ses étapes. Une note complète en parlera.

(2) Com-prendre veut dire « prendre avec soi ». Ce que nous avons réussi à comprendre est une richesse que nous ne perdrons jamais et dont nous pouvons nous servir pour construire, échanger, partager immédiatement après l’acquisition de cette compréhension.

(3) Si vous voulez vous instruire plus à ce sujet, je vous déconseille le Google. Je l’ai examiné en long et en large pour trouver d’autres sources que Masgoutova sans rien trouver d’intéressant. Et pourtant, j’en vois à chaque séance ! Je me résigne donc au constat que Monsieur Google, aussi paradoxal que ça puisse paraître, déconsidère le réflexe de curiosité.

(4) Si vous n’en avez pas assez de ce compte rendu des tortures, n’hésitez pas à cliquer sur l’article de Paul Landon « J’ai six ans… »

(5) Parler des outils est une manière de toucher au sujet assez vague, vaste et générale. D’où la précision, que dans l’ensemble de ces outils il n’y a pas et il n’aura JAMAIS des objets comme téléphones, écrans quelconques, tablettes pour les enfants dyslexiques et rien de cet acabit.

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