Les chaudoudous revisités

1 : Et si l’on parlait d’un joli conte ?

 

Claude Steiner a écrit en 1984 « Le compte chaud et doux des chaudoudous ».

http://humanismepur.free.fr/contes_poemes/chaudoudous.php

 

Vous la connaissez peut-être. Si vous ne l’avez pas lu, n’hésitez pas, ça vaut la peine. Mais en bref – c’est l’histoire de Timothée et Margueritte, heureux parents de deux heureux bambins dans un pays heureux plein de chaudoudous. Les chaudoudous sont les garants du bonheur, santé et bonne humeur. On peut en avoir en abondance et en échanger en famille, entre amis et même entre les inconnus.

L’intrigue commence par arrivée en scène de Belzépha, présentée comme une méchante sorcière, mais qui semble être juste une commerçante en quête d’augmentation de son chiffre d’affaires. Elle a son stock de potions magiques à écouler, la date limite arrive et la clientèle manque cruellement, car tout le monde se porte bien. Belzépha fait ce que tout commerçant pourvu de bon sens ferait, c’est-à-dire elle met en place une stratégie de communication. Voilà comment elle fait :

 

« Un beau matin, Belzépha s'approcha de Timothée et lui parla à l'oreille tandis qu'il regardait Marguerite et Charlotte jouer gaiement. Elle lui chuchota : « Vois-tu tous les chaudoudoux que Marguerite donne à Charlotte ? Tu sais, si elle continue comme cela, il n'en restera plus pour toi ». Timothée s'étonna : « Tu veux dire qu'il n'y aura plus de chaudoudoux dans notre sac chaque fois que l'on en voudra un ? » « Absolument, répondit Belzépha. Quand il n'y en a plus, c'est fini ». Et elle s'envola en ricanant sur son balai. Timothée prit cela très au sérieux, et désormais, lorsque Marguerite faisait don d'un chaudoudoux à quelqu'un d'autre que lui, il avait peur qu'il ne lui en reste plus. »

 

Belzépha, l’entrepreneuse dynamique, atteint donc brillamment son objectif. La santé et bien-être des gens péjore, tout le monde se rue sur ses potions et les bénéfices montent en flèche.

L’histoire pourrait finir là. Mais non, je blague. L’histoire écrite par Steiner n’est pas celle de la réussite d’une commerçante peu scrupuleuse mais brillante, mais des gens qui ont pour l’objectif de vivre dans la santé et bonne humeur, heureux pour toujours. Donc, ce qui pourrait être le happy end pour Belzépha, ne l’est pas pour Timothée et les gens du pays, alors le scénario se poursuit avec les éléments suivants :

Belzépha, femme sérieuse, surveille bien les résultats dans son processus de management. Les données statistiques lui montrent que ses clients achètent toujours plus, mais il y en a toujours moins, car ils meurent du chagrin.

Claude Steiner ne mentionne pas si Belzépha détient les mesures de satisfaction client.

 

Timotée, sa famille, voisins et amis, continuent de sombrer dans la déprime. Les émotions inconnues jusque-là dans cette contrée des Hobbits se font sentir : la jalousie, la colère, la peur. Ça pourrait devenir intéressant. Mais on en sait pas plus.

 

Ça l’est plus du côté de Belzépha qui met en place la stratégie à long terme – c’est-à-dire elle se débrouille pour que ses clients continuent d’acheter autant, mais plus longtemps. Elle met sur le marché une nouveauté révolutionnaire – les froids-piquants. Les froids-piquants prolongent la vie des habitants de la contrée sans les rendre heureux pour autant. Ils peuvent juste se bercer d’illusion qu’un jour un froid-piquant, reçu de la part de quelqu’un, s’avèrera un chaudoudou et vivre longtemps (suffisamment longtemps pour le business plan de Belzépha) malheureux.

 

Le dernier retournement de situation dans le scénario de Claude Steiner c’est l’arrivée d’une certaine Julie Doudoux. On ne sait pas grand-chose sur elle. Elle est décrite comme « une jeune femme gaie et épanouie, aux formes généreuses ». Pas un mot sur d’où elle vient, qui la finance et quelles sont ses relations avec Belzépha. Ah, non, pardon : l’auteur précise qu’elle « semblait ne jamais avoir entendu de la méchante sorcière ». D’accord.

Mais comment en être sûr ?

 

En tout cas, nous ne saurons pas si Belzépha est au courant de la venue de Julie et comment elle se positionne par rapport à cela. Il n’y a pas de confrontation entre les deux. Il y a juste la polarisation de la population de la contrée : d’un côté les adultes, austères et dans la peur du manque (des chaudoudous), et de l’autre les enfants, visiblement séduits par mademoiselle Doudoux. La stratégie de cette séduction n’est de nouveau pas clairement expliquée par monsieur Steiner. Il dit que « les enfants l’aimaient beaucoup parce qu’ils se sentaient bien avec elle ». Ben, il peut aussi dire que « les enfants se sentaient bien avec elle parce qu’ils l’aimaient beaucoup ».

 

Ce que nous savons, c’est que cette polarisation entre les générations débouche sur un conflit presque ouvert. La question « qui va gagner » est lâchée. Et, dans l’esprit de l’auteur, je crois, c’est une invitation à nous positionner soit du côté des adultes qui souhaitent imposer les lois basées sur la courte mémoire de Timothée, soit du côté des enfants, mis dans la dynamique de passer toute leur vie dans l’insouciance, donc ne jamais devenir adultes.

2 : Et si l’on regardait plus loin ?

 

Car ce serait dommage d’en rester là, alors que l’auteur a touché à tant de sujets passionnants, sans en développer aucun. On y va chronologiquement ? Alors…

 

  • Pays d’abondance et les lois de l’économie.

 

La contrée des chaudoudous nous est présentée comme un territoire sans aucune activité économique. Comme dans le jardin d’Eden, les gens s’y promènent, échangent des chaudoudous et nagent dans un bonheur sans fin. On ne sait pas ce qu’ils mangent, comment ils s’habillent et de quelle manière ils construisent leurs maisons. Et quelle satisfaction tirent-ils de ces activités-là. La seule information dont nous disposons est celle que chacun a un sac, dans ce sac il y a des trucs chouettes, que c’est gratuit et que tant qu’il en a, tout va bien.

Vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord, mais à moi ça me donne l’impression d’une communauté hippie où je n’aimerais pas vraiment faire grandir mes enfants.

Et je n’aimerais pas qu’ils aient Timothée pour papa, sur quoi on reviendra plus tard.

 

La seule personne sérieuse y est présentée comme méchante et laide, voir abominable (image à l’appui). C’est la seule dont nous savons qu’elle a une activité qui lui apporte de l’argent et où visiblement il y a un processus de production (philtres et potions).

 

Quelle est donc la conclusion que tire notre enfant quand nous lui lisons les chaudoudous le soir sous la couette ?

 

Premièrement, que la seule vraie condition du bonheur et bonne humeur est de se balader toute la journée et s’échanger une sorte de peluches rigolotes. En sous-couche : qu’il n’y a rien à accomplir qui pourrait nous rendre fiers, il n’y a pas de palpitantes aventures à vivre, pas de princesses à libérer de la plus haute tour du château, dragons à affronter, rien. Que des doses du bonheur pur, et en plus toutes gratos, pas seulement la première.

 

Hummm….

 

Deuxièmement – les personnes qui cumulent le capital sont à éviter. Ce sont des méchantes sorcières. Ce n’est pas que l’activité économique de papa Timothée est opposée comme un modèle sain au modèle malsain de Belzépha – par exemple, papa a un joli verger, tous les jours il en prend soin avec amour et en automne il va au marché pour vendre des délicieuses pommes, ce qui lui permet d’acheter plein de choses pour la maison, alors que la méchante sorcière dans son sombre laboratoire produit des potions sans valeur pour les vendre grâce à la publicité mensongère – non, non. On n’a pas d’opposition entre l’activité saine et malsaine, c’est clairement le monde de passivité (gentil) contre celui d’activité (méchant).

(Je ne peux pas ne pas le dire : Timothée me fait penser à un fumeur de joints entretenu par les services sociaux qui se rend soudainement compte (chuchotement de Belzépha) que l’Etat ne va pas lui verser éternellement de l’argent gratuitement (chaudoudous dans son sac). Oui, je sais, c’est un peu fort. Et il y aura pire.)

 

Troisièmement – « Ceux qui ne trouvaient personne pour leur faire don de chaudoudous étaient obligés de les acheter et devaient travailler de longues heures pour les gagner. »

 

Oups. Le mot « travail » est lâché. Maintenant, notre bambin d’amour qui nous écoute lire l’histoire des chaudoudous sait enfin ce que c’est le travail : c’est une punition et une humiliation ! Quand on est seul au monde, sans amis qui nous filent des trucs sympas, on est obligé de passer des longues heures à exécuter des tâches indéfinies mais sans doute pénibles pour ne pas se ratatiner et peut-être mourir.

Furieusement motivant, tout ça. L’image de papa qui prend soin avec amour de son verger etc., etc. s’éloigne et se dissipe dans le néant.

 

En concluant ces trois points : je n’ai rien contre l’opposition entre l’abondance et l’austérité. Mais je trouve l’amalgame entre l’abondance et passivité, tout comme entre l’économie, l’austérité et la souffrance, assez dangereux à servir aux citoyens entre 3 et 6 ans.

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